mardi 14 août 2012

Sarkozy et la Culture française


Lettre d’une des principales figures de la droite culturelle française

Cher Frédéric Martel,

C’est avec un vif intérêt que j’ai lu votre livre sur le « sarkozysme culturel ». J’ai apprécié le sérieux de votre travail d’enquête et goûté la subjectivité délibérée de votre jugement. Malgré quelques réserves de détail, je pourrais dire que je suis dans l’ensemble d’accord avec vous. Cependant, je dois vous confier que je suis d’une certaine manière plus sévère que vous
Sauf des circonstances officielles (remises de décorations) où nous nous sommes serrés la main, je n’ai eu aucun contact avec Sarkozy depuis qu’il est à l’Elysée. En revanche, je l’ai bien connu avant, sans être pour autant de ses amis. Je crois avoir été l’un des premiers à déceler en lui une grande ambition et un vrai talent. Je l’ai fait inviter […] quand il était encore peu connu et je l’y ai reçu plus d’une fois à déjeuner. Je suis allé le voir à la mairie de Neuilly à la fin des années 1990 alors qu’il était dans l’opposition pour le sensibiliser aux problèmes [de la culture] ; et tant au Budget qu’à l’Intérieur, devenu ministre, il m’a aidé dans le combat que j’ai mené dans le domaine [culturel]. J’ai pu alors constater sa capacité d’écoute et son professionnalisme. Je comprends donc qu’en dépit de vos critiques sévères et justifiées sur sa personnalité et son style, vous reconnaissiez ses mérites. J’ai voté pour lui au second tour en 2007 car je considérais qu’il était le seul qui puisse « bouger les lignes » et faire des réformes difficiles. La suite l’a prouvé et il m’a en outre heureusement surpris dans le domaine extérieur, notamment sur le plan européen.
Cela dit, je suis aujourd’hui au nombre de ceux qui ne peuvent plus le supporter : sa vulgarité, sa versatilité, son caractère imprévisible, son omniprésence m’exaspèrent. Quant à son attitude par rapport à la culture, elle le condamne à mes yeux. Vous avez vous-même noté tous ses manques, ses défaillances, mais en même temps, vous faites preuve sur ce plan d’une certaine indulgence que je ne partage pas. Non seulement, il est le moins « cultivé » des Présidents de la Vème République, mais il n’a pas compris que « la culture » n’était pas seulement un secteur de l’action gouvernementale mais une dimension de l’action publique dans son ensemble et que, dans notre République, elle impliquait un engagement personnel du chef de l’État. J’ai eu la chance d’avoir un rapport personnel avec chacun de ses prédécesseurs, à l’exception du Général ; et j’ai pu voir, surtout avec Pompidou et Mitterrand, mais même avec Giscard et Chirac, qu’au-delà de leurs « grands projets », la culture était pour eux, non seulement une délectation intime, mais un domaine où ils avaient une impulsion à donner et un rôle actif à jouer. Tel n’est absolument pas le cas de Sarkozy ; et le choix même du sympathique Frédéric [Mitterrand] le montre bien car son absence totale de poids politique affecte gravement ce qui reste de politique culturelle. Quant à la culture de bachotage que lui offre Carla et qu’il étale [avec une] complaisance de parvenu, elle ne trompe personne sur son sérieux.
Je vais même plus loin. Ce que je reproche le plus à Sarkozy, c’est l’absence totale chez lui d’une « culture d’État ». Cet homme est incontestablement un virtuose dans l’art du Pouvoir, de sa conquête et, à bien des égards, de son exercice, mais il est complètement dépourvu du sens de l’État. La manière dont il discrédite, court-circuite et désavoue ses ministres, à commencer par le Premier d’entre eux, son zèle ostentatoire à s’occuper de tout en sont autant de preuves. A cela s’ajoute son absence totale de culture historique ; il semble ne pas savoir que si composite dans son peuplement et sa géographie qui la fait, seule en Europe, participer à la fois à l’Europe du Nord et à l’Europe du Sud, la nation française n’a pu se constituer, depuis au moins Philippe Le Bel, que par la volonté de l’État. Si, depuis 1789, nous avons connu vingt régimes, avec des révolutions, des coups d’États, des abdications, il y a une continuité de l’État, une mémoire d’État, une culture d’État qui nous ont sauvés du désastre. […] Tout le monde sait ça dans le monde politique, sauf Nicolas Sarkozy. Et les quelques progrès qu’il a pu faire dans son comportement public, en effet moins débridé qu’au début, ne changent rien à ces graves insuffisances.
Je serais à l’occasion heureux de parler de tout cela avec vous. Merci en tout cas de ce beau travail d’enquête et de réflexion ».

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